RCA: «La baisse des violences est tendancielle» (Mankeur Ndiaye, ONU)

 En un an, les violences en Centrafrique ont diminué des deux tiers », affirme la Mission de l’ONU en République centrafricaine (Minusca). En ce 13 août, jour anniversaire de l’indépendance, les Centrafricains ne peuvent que se réjouir de cette annonce. Mais s’agit-il d’une embellie passagère ou d’un vrai tournant ? De 2012 à 2017, Mankeur Ndiaye a été le chef de la diplomatie sénégalaise. Depuis le 1er mars, il est le chef de la Minusca et le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Centrafrique. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Trois fois moins de violation des droits de l’homme au premier semestre 2019 par rapport au premier semestre 2018. Cette décrue des violences est-elle liée à l’accord de paix du 6 février signé au Soudan entre quatorze groupes armés et le gouvernement centrafricain ?

Mankeur Ndiaye : Il y a un impact parce que nous comparons toujours la situation après le 6 février et la situation avant le 6 février. Du point de vue de nos analyses, cette baisse générale des exactions s’explique par trois raisons. La première, c’est l’engagement de certains groupes armés dans la mise en œuvre de l’accord, principalement les principales forces le FPRC [Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique], l’UPC [Union pour la paix en Centrafrique] et le MPC [Mouvement patriotique pour la Centrafrique]. Deuxième facteur explicatif, c’est le déploiement de la Minusca, également dans la zone de Sidiki [Abass] des 3R, zone de Koui à la suite des massacres du 21 mai dernier. Et le troisième facteur, c’est la fin également de la période de la transhumance.

Vous parlez du massacre du 21 mai 2019, près de Paoua : 46 civils tués. Mais beaucoup de Centrafricains reprochent à la Minusca de ne pas avoir réagi sur le terrain militaire et de ne pas avoir essayé d’arrêter les agresseurs ?

Quand vous avez un accord de paix, vous devez tout faire pour accompagner cet accord, aider toutes les parties à sa mise en œuvre, parce que l’accord de paix a été signé par 14 groupes armés et le gouvernement. Donc, nous essayons de marcher sur nos deux jambes, accompagner le processus politique, mais également rester fermes, avoir une position robuste dans l’exécution de notre mandat et de notre mission. Donc, quand il s’est agi des éléments de Paoua, ce que j’ai fait, j’ai dépêché une délégation immédiatement sur le terrain pour parler aux populations, les rassurer, éviter qu’il y ait des représailles, parler à Sidiki [Abass] qui a reconnu effectivement que les responsables de ces massacres, ce sont ses éléments des 3R. Et ensuite, exiger de lui qu’il les arrête. Il en a arrêté trois qui ont été rendus à la justice. Nous continuons d’exiger qu’il arrête les autres. Et maintenant, la justice poursuit son cours et nous mettons l’accent, nous, surtout, sur l’accompagnement du processus politique qui est en cours et qui a permis d’avoir l’accord de Khartoum, l’accord de Bangui, et d’avoir un gouvernement inclusif, aussi avec les groupes armés, et d’avoir également les groupes armés dans les différents comités au plan national et des préfectures.

A la suite du massacre de Paoua, le chef du groupe armé 3R [Retour, Réclamation et Réhabilitation], Sidiki Abass, a livré trois de ses combattants. Mais est-ce que ce ne sont pas de simples boucs émissaires, est-ce que ce n’est pas lui le vrai responsable ?

La justice nous le dira. Certains auteurs arrêtés ont reconnu la responsabilité première de Sidiki [Abass] en tant que meneur d’hommes, mais nous ne pouvons pas nous transformer en juge. Nous attendons les conclusions de la Cour pénale spéciale [de Bangui].

Vous dites qu’il y a un effet Khartoum, un effet accord de paix sur le terrain. Mais cet accord prévoyait la démobilisation et le désarmement de quelque 14 groupes armés. Et aujourd’hui, on en est très loin…

Oui. Un accord de paix ne signifie pas la paix. L’accord de paix ouvre la voie vers la paix. Et la voie de la paix est extrêmement sinueuse. Les groupes armés se sont engagés à quoi ? À respecter la légitimité des institutions démocratiques du pays, respecter l’ordre constitutionnel, respecter l’intégrité du territoire et l’unité de l’État, de renoncer aux armes, à la violence. Nous avons engagé le DDR [Désarmement, démobilisation et réinsertion]. Il y a des progrès qui ont été faits, des progrès qui sont très timides, nous le reconnaissons. Mais nous travaillons surtout avec les garants, l’Union africaine et la Communauté économique des États d’Afrique centrale.

« Cet accord de février, ce n’est pas un compromis, c’est une compromission avec des criminels », dit la plateforme d’opposition E-Zingo Biani, le Front uni pour la défense de la nation. Qu’en pensez-vous ?

Oui. Nous avons reçu également les responsables de cette plateforme, le Front uni pour la défense de la nation. C’est une position que nous respectons parce que c’est le jeu démocratique également qui doit éclore dans ce pays. Mais nous lui demandons de nous dire quelle est l’alternative. Continuer la guerre, jusqu’à quand ? Un accord de paix n’est jamais parfait. Un accord de paix, c’est un compromis dynamique. Et depuis que l’accord a été signé, tout le monde constate qu’il y a une baisse tendancielle des violences, partout dans le pays, pas seulement à Bangui, mais également sur le terrain. Parce que moi, j’ai fait le terrain : sur les 11 bureaux de terrain que nous avons, j’en ai visité déjà sept où j’ai discuté avec les autorités administratives locales, où j’ai discuté avec les populations, les membres des comités préfectoraux de mise en œuvre et les acteurs de la société civile. Ils constatent tous que, depuis le 6 février, il y a une baisse tendancielle des violences. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de violences. Non, les violences continuent, les exactions sur les populations civiles continuent. Les barricades et les barrières continuent. Les taxations illégales continuent. Mais nous notons une décroissance, ce qui est positif. Nous notons qu’il y a beaucoup de résistance parce qu’il y a beaucoup d’intérêts en jeu, parce que ces groupes contrôlent l’essentiel du territoire national centrafricain, continuent à exploiter illégalement les ressources minières. Nous le savons, mais nous travaillons avec ces groupes. Et nous nous réjouissons du fait qu’aucun des signataires de l’accord n’a décidé de sortir de l’accord.

Il y a des résistances de la part des groupes armés, dites-vous. Et justement le dernier rapport de suivi des experts de l’ONU dit que certains de ces groupes, comme le FPRC de Nourredine Adam et de l’UPC d’Ali Darassa, ont profité de cette trêve de ces derniers mois pour renforcer leur mainmise sur certains territoires et pour acheter des armes…

Nous suivons la situation sur le terrain. J’ai dépêché il y a quelques jours une mission auprès d’Ali Darassa à Bambari pour lui rappeler ses responsabilités et ses engagements. Il s’est engagé en tout cas à mieux contrôler ses éléments, parce que parfois l’interaction entre les chefs et les éléments qui sont sur le terrain n’est pas évidente. Chaque fois qu’il y a des cas de violations constatés, j’utilise mon mandat de bons offices, je dépêche des missions. J’en ai dépêchées auprès d’Al-Khatim [Mouvement patriotique pour la Centrafrique, MPC], j’en ai dépêchées auprès de Sidiki des 3R. Et donc l’essentiel pour moi, c’est que les responsables des groupes réaffirment leur engagement pour rester dans l’accord, mais nous les mettons au défi également de respecter les engagements sur le terrain. Et nous n’excluons aucune option.

Vous vous félicitez de l’arrivée au gouvernement d’anciens chefs rebelles. Mais comment la justice va pouvoir enquêter sur des crimes dont les auteurs présumés viennent justement d’entrer au gouvernement ou comme conseillers à la primature ?

C’est cela qui est parfois difficile à expliquer. Être dans un gouvernement ne veut pas dire bénéficier de l’impunité, parce que l’accord ne reconnait pas l’impunité, l’accord ne reconnait pas l’amnistie. Je donne toujours l’exemple d’un pays voisin de la RCA, la République démocratique du Congo (RDC) où il s’était agi, à l’époque, pour trouver un compromis politique, de créer quatre postes de vice-présidents. Et l’un des vice-présidents, il s’appelait Jean-Pierre Bemba. Il s’est retrouvé où après ? À la CPI [Cour pénale internationale]. Donc la justice transitionnelle poursuit son cours. Ce n’est pas parce que tel chef de groupe armé est ministre dans un gouvernement que la justice est éteinte pour lui. Non. Attendons que la justice assure.

Dans le quartier PK5 de Bangui, à majorité musulmane, les populations souffrent du racket des milices. Encore 5 morts le 11 juillet dernier. Il y a un an en avril 2018, vous avez tenté de reprendre le contrôle de ce quartier, mais sans succès. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Avant, il y a trois ou quatre ans, personne ne pouvait se rendre dans ce quartier du PK5. Mais aujourd’hui, les gens y vont. Nous sommes présents sur le terrain. C’est extrêmement compliqué, c’est extrêmement difficile, parce que vous avez des groupes armés qui vivent avec les populations. S’il fallait développer une offensive militaire, vous risqueriez d’avoir beaucoup de victimes civiles que nous voulons éviter. Mais nous sommes en train de travailler avec le gouvernement pour davantage sécuriser ce quartier, cette enclave musulmane dans la capitale Bangui.

Depuis 2013, les Nations unies ont décidé un embargo sur les armes à destination de la Centrafrique. Mais aujourd’hui, le gouvernement dit que c’est une entrave à son action. Qu’en pensez-vous ?

Oui. Je peux dire que l’embargo n’est pas tellement populaire, parce que les populations considèrent que l’embargo empêche le gouvernement de se doter d’armes, de défendre le pays. Au même moment où pas grand-chose n’est fait pour empêcher les groupes armés de se ravitailler en armement. Les groupes armés profitent un peu de la porosité des frontières, surtout avec le Tchad et avec le Soudan, pour se ravitailler en armes. Le Conseil de sécurité va se prononcer certainement au mois de septembre sur la levée ou non de l’embargo. Va-t-il lever concrètement l’embargo ou va-t-il encore mettre en place d’autres mécanismes d’allègement pour l’importation des armes par le gouvernement. Nous sommes là dans l’attente.

Est-ce que la compétition entre la France et la Russie en Centrafrique est un facteur d’instabilité sur le terrain ?

En tant que Nations unies, nous travaillons avec tous les acteurs qui sont présents et sans parti pris. La Russie est présente dans le domaine de la formation des Forces armées centrafricaines, et dans d’autres secteurs également dans le pays. J’ai été à Moscou en visite de travail à l’invitation du gouvernement russe, le 30 avril dernier. J’ai été à Paris également où j’ai discuté avec les autorités françaises. Ce qui nous importe pour nous, c’est que tous les acteurs qui interviennent en République centrafricaine s’impliquent dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord et en appui à l’initiative africaine.

Qu’est-ce qui est le plus difficile : chef de la diplomatie sénégalaise ou chef de la Minusca ?

Voilà une question réellement difficile (rires). La Minusca, c’est une mission très complexe. Mais nous sommes engagés dans cette mission avec la foi et la conviction de la réussir. Si vous comparez avec les fonctions des Affaires étrangères d’un pays comme le Sénégal, on peut voir que les tâches sont tout à fait différentes.

Tout à fait différentes et peut-être plus difficiles ?

Oui, plus difficiles, je vous le concède.

C’est plus difficile…

Tout à fait.Mankeur Ndiaye, chef de la Minusca12-08-2019 – Par Christophe Boisbouvier

00:00

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :