Restructuré, le marché financier d’Afrique centrale finira-t-il par décoller ?

Officiellement opérationnelle depuis le 5 juillet, la Bourse unifiée d’Afrique centrale (BVMAC), née de la fusion-absorption des bourses de Douala et Libreville, est désormais chapeautée par un tandem public-privé constitué de l’homme d’affaires gabonais Henri Claude Oyima, patron du groupe BGFIBank, en qualité de président, et du Camerounais Jean-Claude Ngbwa en tant que directeur général. A côté, Abbas Tolli Mahamat, gouverneur de la BEAC, dépositaire central provisoire de la bourse, y joue un rôle clé, de même que son compatriote Nagoum Yamassoum à la tête de la Cosumaf, le régulateur du marché. Mais au-delà de la restructuration qui inclut l’augmentation du capital de la BVMAC de plus de 3 milliards de Fcfa, le marché financier sous-régional vit une étape décisive qui pourrait lui permettre de décoller… enfin.

Virage. La fusion-absorption -actée le 22 mars dernier- de la Douala Stock Exchange (DSX) et la bourse régionale de Libreville a donné naissance à la Bourse unifiée des valeurs mobilières d’Afrique centrale (BVMAC), officiellement entrée en service le 5 juillet dernier. Cette restructuration a entraîné plusieurs changements, tant sur le plan technique que managérial. Techniquement, le siège a été déplacé de la capitale gabonaise à la capitale économique camerounaise. Cette fusion a, en outre, permis un apport de la DSX à la nouvelle entité de 4,178 milliards de Fcfa, ainsi qu’une augmentation du capital de la BVMAC de l’ordre de 3,542 milliards de Fcfa via l’émission de 35 420 nouvelles actions d’une valeur nominale de 100 000 de Fcfa. 

Oyima à la présidence, Ngbwa à l’exécutif

Le lancement de la bourse unifiée est également ponctué par deux nominations de profils de haut niveau issus des secteurs privé et public, dénotant d’une certaine volonté d’instaurer une culture du résultat et de la performance, tout en donnant de l’envergure à cette place financière longtemps restée le parent pauvre de la finance des marchés en Afrique. En effet, la présidence de la BVMAC est confiée à Henri Claude Oyima, PDG de BGFIBank. Ex-patron des patrons du Gabon, il est l’un des ténors de la finance et des affaires en Afrique centrale, pour avoir hissé son groupe bancaire au sommet depuis plus de 25 ans. D’ailleurs BGFIBank s’arrache depuis trois années consécutives le prix «African Banker» de la meilleure banque de la sous-région. 

Ex-gendarme de la défunte Douala Stock Exchange (DSX) en qualité de président de la Commission des marchés financiers du Cameroun, Jean Claude Ngbwa, désormais directeur général de la BVMAC, a passé une bonne partie de sa carrière dans la régulation. Il était notamment pendant une dizaine d’années à la Conférence inter-africaine des marchés d’assurance (CIMA), le régulateur du secteur des assurances en Afrique centrale et de l’Ouest, dont il a été le secrétaire général. 

Yamassoum régule, Tolli Mahamat supervise la comptabilité

En plus de l’équipe exécutive, le duo de tête de la BVMAC composera avec Nagoum Yamassoum, président de la Commission de surveillance des marchés financiers d’Afrique centrale (Cosumaf) basée à Libreville. Homme d’Etat tchadien, ex-ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Moussa Faki, actuel président de la commission de l’Union africaine (UA) et ex-président de la Société des hydrocarbures du Tchad, il a pour rôle -depuis décembre 2017- de veiller à ce que l’autorité de tutelle, de régulation et contrôle du marché financier de la CEMAC assure correctement la protection de l’épargne investie, l’information des investisseurs et le bon fonctionnement du marché. La restructuration de la BVMAC devrait accentuer ses prérogatives. 

Tous travaillent désormais sous la loupe d’Abbas Tolli Mahamat, gouverneur de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC), dépositaire central unique et provisoire de la BVMAC depuis mars. En d’autres termes, la BEAC est, jusqu’à nouvel ordre, le seul comptable des titres, valeurs mobilières et titres de créances négociables émis et flottant sur la bourse régionale. En cette qualité, Tolli Mahamat suit de très près le dossier de la BVMAC. En mars d’ailleurs, il annonce personnellement l’aboutissement du processus de fusion-absorption des bourses et présente l’agenda de mise œuvre à la presse. 

intéresser les centaines d’entreprises de la zone au financement par la bourse

Au-delà de cette réorganisation, la nouvelle équipe est particulièrement attendue sur la concrétisation de l’ambition qu’elle inspire. D’autant que quasiment tout est à faire. Jusqu’à ce qu’aboutisse le très combattu projet de fusion-acquisition, la Bourse de Libreville ne listait qu’une seule entreprise en près de 10 ans d’existence, tandis que la DSX ne listait que trois entreprises pour une capitalisation boursière d’environ 150 millions de Fcfa, soit 1% du PIB du Cameroun, lorsqu’au Nigeria voisin, la Nigerian Stock Exchange (NSE) affiche une capitalisation équivalant à 10% du PIB du pays et qu’en Côte d’Ivoire, ce taux atteint les 26% du PIB pour une trentaine d’entreprises listées sur la BVRM, selon l’indice 2018 Absa Africa Financial Markets. C’est dire la taille du défi. 

En la matière, la CEMAC dispose d’un tissu non négligeable de plus de 1 000 entreprises, en se référant uniquement aux organisations patronales les plus représentatives. Le Groupe interprofessionnel du Cameroun (GICAM) affiche 330 entreprises membres, l’effectif est similaire à la Confédération patronale du Gabon (CPG) (300 membres) et à l’Union patronale et interprofessionnelle du Congo (UniCongo -plus de 300 membres), tandis que le Conseil national du patronat tchadien regroupe environ 60 membres. Les chiffres ne devraient pas être loin de ce dernier en Centrafrique et en Guinée équatoriale. 

De nouvelles bases prometteuses?

Les analystes s’accordent pour saluer l’«avancée» que représente la restructuration de la bourse sous-régionale qui met ainsi fin à la longue querelle politique autour du pays hôte du siège de la bourse unifiée. «Si le marché ne fonctionnait pas, c’est parce que contrairement à ce qui s’est fait en Afrique de l’Ouest dans l’espace UEMOA [la Bourse régionale des valeurs des valeurs mobilières (BVRM), NDRL], cette guéguerre politique autour du pays hôte de la bourse s’est étalée dans le temps. Car, quand bien même les dirigeants de la BVMAC auraient été d’excellents financiers, ils n’auraient pas réussi à attirer les entreprises camerounaises, puisque le Cameroun ne voulait pas s’associer à la BVMAC tant qu’il n’en accueillait pas le siège», estime dans un entretien avec La Tribune AfriqueMays Mouissi, analyste économique et financier. 

«Les entreprises savaient bien, poursuit-il, qu’au vu de l’économie de la sous-région, un marché financier ne serait performant que s’il est régional. C’est une des raisons qui explique que les entreprises des différents pays n’aient jamais jugé utile de se faire lister sur les deux marchés qui existaient. Aujourd’hui, avec un marché unifié, les dirigeants de la BVMAC ont les mains libres pour faire en sorte que le marché soit performant»

Le contexte macroéconomique à considérer

Il aura donc fallu plusieurs années pour que le consensus soit trouvé à N’Djamena en mars dernier lors de la réunion des chefs d’Etat de la CEMAC et que la porte s’ouvre vers une potentielle émergence de la bourse locale. Mais dans un contexte de crise des devises et de réduction des réserves de change au niveau de la BEAC, Georges Meka Abessolo, expert des questions financières et économiques, alerte sur le fait que le succès de la BVMAC sera considérablement tributaire de la situation macroéconomique de la sous-région. 

«Le plus grand catalyseur du marché financier régional est la situation macroéconomique de l’ensemble des Etats de la CEMAC qui doit s’améliorer. Il faudrait donc une réglementation sur le change, inaugurée par la BEAC, qui puisse réduire l’évaporation des devises. Une démarche dans laquelle le secteur privé aussi a une responsabilité, puisque plusieurs banques et entreprises internationales préfèrent se faire payer en devises étrangères dans leurs comptes à l’étranger, sans les rapatrier dans les banques locales pour justement assurer la soutenabilité des taux paritaires », explique Abessolo dans un entretien avec La Tribune Afrique

Sources d’inspiration

Outre des pays comme l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Egypte et le Maroc, il est généralement difficile pour les économies en Afrique de réussir à faire émerger des places financières fortes, si elles n’atteignent une certaine taille et si les entreprises les plus dynamiques n’ouvrent leur capital à l’épargne public. Même Maroc, la place de Casablanca cherche depuis plusieurs années à booster ses effectifs (75 entreprises cotées) sans susciter l’intérêt le plus vif des entreprises. Au Cameroun particulièrement, le désintérêt des entreprises a souvent été interprété par les observateurs comme un refus de ces grands groupes de briser la culture du secret fortement ancrée dans les mœurs, y compris dans les milieux d’affaires, pour ainsi se préserver de l’obligation de transparence financière qu’imposent les marchés. Désormais, l’unification de la bourse permettra de vérifier ou non cette approche. 

Quoi qu’il en soit, l’exemple de la BVRM en Afrique de l’Ouest reste édifiant pour la BVMAC qui, après le grand pas de l’unification, devra relever le défi de la mobilisation des entreprises de la sous-région autour du marché financier. Mays Mouissi parle même de « reconquête » des entreprises. « Les nouveaux dirigeants devront créer de véritables politiques incitatives pour regagner la confiance des entreprises -qui, il faut se le dire, ont perdu toute confiance et se sont totalement détournées du marché financier sous-régional- en faisant la démonstration qu’elles peuvent se financer directement sur le marché, sans avoir recours aux autres canaux de financement », argue-t-il, reconnaissant toutefois que « les choses évolueront progressivement »

Conquête, sensibilisation, formation… les «must do»

Outre les entreprises, le public est également une ressource majeure pour le marché boursier et d’après Georges Meka Abessolo, la BVMAC pourrait trouver un nombre insoupçonné de potentiels investisseurs au sein de la diaspora. « La bourse sous-régionale devra faire un travail approfondi de sensibilisation autour des opportunités d’investissement existantes dans les grandes entreprises locales. Beaucoup de gens au sein de la diaspora aimeraient détenir des titres dans les sociétés de la place, mais sont souvent freinés par le manque de visibilité », avance-t-il en tant qu’ex-membre de cette diaspora africaine. Le problème de visibilité qu’il évoque serait en effet résolu si les entreprises arrivent à se bousculer aux portes de la BVMAC, car selon la réglementation universelle des marchés financiers, les entités cotées sont contraintes de publier leurs états financiers certifiés et pratiquer une transparence totale sur leur mode de gestion. 

Après, la plupart des places en Afrique ayant voulu porter leurs activités à une nouvelle dimension ont généralement été confrontées au défi de démocratisation de la pratique boursière. En effet, la dominance des tissus économiques du Continent par des PME ayant longtemps évoluée dans la méconnaissance des rouages de la bourse, ainsi que les populations souvent peu avisées en la matière, font de la formation boursière un enjeu décisif. C’est dans ce sens que la bourse de Casablanca organisait il y a quelques années des caravanes boursières à travers le pays. C’est également ce qui justifie l’ouverture à la BVRM d’un troisième compartiment dédié aux PME. 
  

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :